mardi 14 janvier 2014

Emilie Frèche : « J’ai eu le sentiment que Frédéric Taddeï disait aux racistes qu’ils auraient toujours droit de cité dans cette émission »

LAURENT DAVID SAMAMA

Emilie Freche sur le plateau de Ce soir ou jamais, le 11 janvier.
Emilie Frèche sur le plateau de Ce soir ou jamais, le 11 janvier.
L’écrivain Emilie Frèche était vendredi sur France 2 l’une des invités de l’émission Ce soir ou jamais pour répondre à cette question : « Faut-il interdire Dieudonné ? ».  Son passage a déclenché un flot de tweets injurieux. Auteur de plusieurs romans dont Deux étrangers (Acte Sud, prix Orange 2013), et 24 jours, la vérité sur la mort d’Ilan Halimi (Le Seuil), Emilie Frèche a publié ces jours-ci deux tribunes dans Le Point et Le Monde qui lui ont valu menaces et insultes.

Entretien

Depuis quand êtes-vous victime d’une campagne d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux ?
Emilie Frèche : Je ne suis pas victime. Je suis la cible de ceux qui, au nom de la liberté d’expression, voudraient que les antisémites aient une tribune dans notre pays. Nous devons leur rappeler que l’antisémitisme, comme l’islamophobie et toute autre forme de racisme, n’est pas une opinion mais un délit puni par la loi.
C’est ce que j’ai dit à l’écrivain Benoït Dutreutre dans un article publié par Le Point. Il ironisait sur la montée du péril fasciste et minimisait les insultes racistes proférées à l’encontre de Christiane Taubira. Je lui ai répondu que les mots ont toujours un sens, qu’en l’espèce ils creusent le sillon de la haine et qu’ils peuvent aussi tuer.
La tribune que j’ai écrite le 7 janvier au lendemain de la quenelle d’Anelka déplorait la solidarité du footballeur avec un homme qui, depuis dix ans, a fait de la haine des juifs son fonds de commerce. Ces deux prises de position qui me semblent relever du bon sens, ont déclenché un torrent de haine.
Vendredi dernier, vous étiez invitée à vous exprimer dans « Ce Soir ou Jamais », l’émission présentée par Frédéric  Taddeï sur France 2. Concrètement, qu’a engendré votre passage dans l’émission ?
J’ai reçu des messages d’une violence rare : « Emilie Freche qui ressemble à une actrice de porno raté [sic] a comme Haziza besoin de sa cure de Zyclon B », « Emilie Freche est coupable de la Shoah, ça se voit sur son visage », « T’es une grosse salope sioniste pour faire carrière » etc. Je vous épargne les centaines d’autres messages du même ordre.
Mais, dans le même temps, et c’est ce qui me rassure, ce flot de haine a déclenché une rafale de soutiens amicaux venant de tous bords.
Vous avez fait le choix de participer à cette émission pour faire entendre une position forte autour de l’affaire Dieudonné. Pourriez-vous la résumer ?
J’ai dit trois choses. Premièrement, l’antisémitisme comme toute autre forme de racisme n’est pas une opinion. J’en ai marre de vivre dans un pays où on peut entendre dans un théâtre que les juifs sont des porcs, à l’occasion du déplacement d’un ministre, que les noirs sont des guenons ou dans la bouche d’un responsable politique, que les musulmans sont des voleurs de pains au chocolat. La parole raciste n’a jamais été aussi libérée qu’aujourd’hui et dès qu’on la dénonce, on est accusé d’être des censeurs.
Deuxièmement, j’ai dit que l’antisémitisme ne se traduisait pas seulement par des mots mais par des actes dont les Juifs de France étaient victimes au quotidien. La Commission nationale consultative des droits de l’homme a enregistré une augmentation de 58% d’actes antisémites sur l’année 2012.
Enfin, j’ai dit que cette polémique sur l’interdiction des spectacles de Dieudonné ne devait pas se tenir sur le seul terrain juridique mais nous posait aussi une question d’éthique. Le combat contre le racisme ne se fait pas uniquement dans les tribunaux, il est quotidien et appartient à tous les citoyens.
Interrompant le débat en cours d’émission, F. Taddeï a accordé ce qui ressemble à un traitement de faveur à Marc-Edouard Nabe : un entretien en tête-à-tête. Face caméra, vous avez dénoncé ce traitement de faveur…
J’ai regretté que Frédéric Taddeï invite Marc-Edouard Nabe qui, s’il n’a pas débordé sur le plateau, a écrit dans son livre Au régal des Vermines, des choses aussi horribles que : « Les pédés, je les hais », « les attentats antisémites ne sont que des rots bruyants », ou encore« L’Afrique est pleine de ces nègres, ces sales Noirs mal blanchis ». Aucun des invités n’avait été prévenu de sa présence. Dans le contexte délétère actuel, faire venir un écrivain aussi xénophobe m’est apparu comme une provocation irresponsable. J’ai eu le sentiment que Frédéric Taddeï disait aux racistes qu’ils auraient toujours droit de cité dans cette émission.
C’est aussi parce que vous approuvez la décision du Conseil d’Etat d’interdire les spectacles de Dieudonné que nombre d’internautes vous attaquent. En tant que créateur, l’écrivain ne devrait-il pas plutôt défendre la liberté d’expression ?
La liberté d’expression est évidemment fondamentale. C’est l’essence même de mon métier. Et ce qui la garantit, ce n’est pas qu’elle soit totale, à mon avis, ce qui d’ailleurs n’existe dans aucune démocratie, mais que les restrictions qu’on lui porte soient exceptionnelles et encadrées par le droit. En l’espèce, il me semble que ces deux conditions étaient réunies. Je suis pour la liberté d’exprimer, pas pour la liberté d’inciter à la haine raciale.
Propos recueillis par Laurent-David Samama