vendredi 31 janvier 2014

Soixante ans après, que reste-t-il de l'appel de l'Abbé Pierre ?

L'Abbé Pierre a terminé sa vie modestement dans un petit appartement à Alfortville© Maxppp

Le 1er février 1954, l'Abbé Pierre lance un appel aux Français. Il appelle ses concitoyens à aider les sans-abris après la mort d'un bébé puis d'une femme qui vivait dans la rue. Le succès est immédiat, les dons affluent. Soixante ans après, que reste-t-il de ce vibrant appel dans cette France de 2014 qui compte 3,5 millions de mal-logés ?  

Les journaux de l'époque parlent de six semaines de températures négatives. Au cœur de l'hiver 1954, les lacs et rivières étaient gelés quasi partout en France. C'est dans ce contexte glacial que le 4 janvier, à Neuilly-sur-Marne, un bébé de quelques mois meurt de froid. Ses parents vivaient dans une carcasse d'autobus.
Après la seconde guerre mondiale, la crise du logement est terrible : il y a eu les destructions, il y a le baby-boom. Des familles par milliers vivent dans des bidonvilles, des caravanes notamment en périphérie des grandes villes. L'Abbé Pierre, ancien résistant, ancien député MRP demande au gouvernement la construction de cités d'urgence pour ceux qu'on n'appelle pas encore les SDF mais les "couche dehors". Les crédits sont refusés. Un autre décès intervient trois semaines plus tard. Scandalisé, l'abbé exige quelques minutes d'antenne au patron de Radio Luxembourg. C'est le célèbre appel :
"Chaque nuit, ils sont plus de 2.000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu"
"Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l'avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant l'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent ! Écoutez-moi : en trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer : l'un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève ; l'autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s'accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l'on lise ces simples mots : Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t'aime."

Une insurrection de la bonté

La population, les élus, les médias réagissent massivement. C'est une prise de conscience nationale. On a parlé d'une "insurrection de la bonté", des "barricades de la charité". Par exemple, la propriétaire de l' hôtel Rochester, rue Laboétie dans le 8ème arrondissement de Paris met douze de ses chambres à disposition des sans toits. Les dons affluent de toute la France.
Et le gouvernement finit par lancer un plan de 12.000 logements de première nécessité. Une solidarité mise en musique cette même année 1954 par Georges Brassens avec "Chanson pour l'Auvergnat". Bien qu'anticlérical, le chanteur apporte ainsi son soutien à l'Abbé Pierre. Deux ans plus tard, en 1956, une loi instaure la trêve hivernale des expulsions locatives, toujours en vigueur aujourd'hui.  L'appel de l'Abbé Pierre a sérieusement changé la donne.
En 60 ans, la proportion de mal-logés a diminué. La moitié de la population était mal logée en 1954. Aujourd'hui, c'est 6 %. Mais la pauvreté regagne peu à peu du terrain depuis 10 ans dans l'hexagone. On compte à ce jour plus de 3 millions et demi de mal-logés en France.

141 500 personnes sont sans aucun domicile

L'an passé 500 SDF sont morts de froid, de maladies, d'accidents ou de suicides. Sont aussi considérés comme mal logés ceux qui vivent dans des cabanes, des caravanes, des foyers d'hébergement, des chambres d'hôtels. Cela inclut également les centaines de milliers de personnes qui vivent entassées dans leur logement. Une famille avec deux enfants dans un studio, c'est une situation de mal-logement. Tout comme la situation que vivent ceux qui sont contraints de vivre chez un ami ou un parent.

Des travailleurs pauvres à la rue

"On retrouve évidemment parmi les mal-logés, quantité de personnes touchées par le chômage, mais aussi de plus en plus souvent des travailleurs qui ont des revenus trop faibles ou trop irréguliers pour avoir un logement fixe et stable. C'est le cas de nombreux jeunes. Les jeunes sont nombreux à travailler à temps partiel ou en CDD, et à ne pas avoir donc les garanties suffisantes pour accéder au parc immobilier privé", commente Nina Schmidt, sociologue à l'Observatoire des inégalités. "Si les hommes célibataires sont les plus nombreux à la rue, on voit énormément de femmes dans les habitats les plus précaires. Beaucoup sont des femmes qui élèvent seules leurs enfants", ajoute Nina Schmidt.
Fanta, 34 ans en est l'illustration. Elle travaille à temps partiel dans une cantine scolaire à Paris. Fanta vivait avec ses trois filles âgées de 4, 6 et 8 ans dans une chambre à Aubervilliers. Mais une partie du plafond s'est effondrée il y a dix jours. Les pompiers sont venus, l'ont obligé à quitter les lieux, et ont muré les entrées. Une question de sécurité. La jeune mère s'est retrouvée au pied de l'immeuble. Une association lui a apporté une tente de camping et des couvertures. "C'est la première fois que je me retrouve ainsi à la rue avec mes filles. En plein hiver, ça n'est pas une vie !", commente la jeune femme qui refuse de craquer devant ses fillettes.
Il y a deux jours, la nuit a été si glaciale qu'une de ses anciennes voisines est descendue, et lui a pris les enfants pour la nuit. Elle les a fait dormir dans le seul endroit qu'il lui restait de disponible : sa petite cuisine. Au moins les petites filles étaient au chaud. Fanta se démène pour obtenir un rendez-vous avec un des adjoints au maire pour lui demander une solution de relogement d'urgence. Elle espère ne pas avoir à rester encore une semaine ainsi sur le trottoir.
1,7 million de familles en attente d'un logement social
A quelques kilomètres de là Fariza, elle aussi, a bien failli se retrouver à la rue avec son mari et ses fils, il y a un an, quand elle a décidé de ne plus cohabiter avec ses parents âgés dans un appartement trop petit. Ce qui l'a sauvé, c'est la place qu'elle Gare du  Nord. "Ici il y a trois tages de bureaux qui appartiennent au groupe de bijouterie Histoires d'or. Tous sont occupés par des couples ou des familles. Seize familles au total. Nous sommes mal à l'aise de squatter ici alors que le propriétaire veut récupérer son immeuble, mais nous n'avons pas d'autre choix", explique Fariza en faisant visiter les lieux : des cuisines et des salles de bain aménagées de bric et de broc, des bureaux mal isolés les uns des autres qui n'offrent aucune intimité.
Fariza et son mari ont eux aussi des revenus, mais ils sont  insuffisants pour espérer frapper à la porte d'une agence immobilière. Un trois pièces  Gare du Nord se loue 1.500 euros actuellement. Cela représente la totalité des revenus mensuels de Fariza et son mari. Le couple bénéficie en théorie du droit au logement opposable, le D.A.L.O instauré en 2009. En théorie donc, ils sont prioritaires pour se voir proposer un appartement dans un HLM. Mais dans la réalité, cela ne leur donne que le droit de figurer sur une liste d'attente. "Cela fait onze ans maintenant que j'ai fait ma demande pour un appartement dans le parc social. Moi, cette loi D.A.L.O m'a fait rêver, m'a fait espérer que les choses allaient changer. J'ai été très déçu et aujourd'hui je n'arrive plus à avoir d'espoir", explique Fariza.
Le 15 mars ce sera la fin de la trêve hivernale, Fariza comme tous les occupants de cet immeuble squatté devront quitter les lieux. D'ici là, leur aura-t-on proposé un logement social ? Rien n'est moins sûr.  Plus d'un million 700.000 milles ménages sont ainsi en attente d'un appartement à loyer modéré en France.
De plus en plus de Français vivent aussi dans des copropriétés dégradées :  ils sont propriétaires de leur logement, mais le bâtiment devient de plus en plus insalubre. Le nombre de ménages qui accumulent des impayés de loyers est également en augmentation. Cela représente près de 500.000 familles.   
L'abbé Pierre : La voix des sans voix © yoyox92
Ce vendredi, la fondation Abbé Pierre remet son rapport annuel sur le mal-logement dont voici une synthèse :
Par Mathilde Lemaire
source : franceinfo