Issu d’un mot latin qui désigne « un regard empreint de considération » (respectus), le respect s’applique aux personnes et non aux choses ou aux croyances.
C’est le sentiment qu’un être humain, par sa valeur, mérite des égards. D’où sa portée morale, puis juridique. Le souci des droits entend faire respecter l’humanité comme telle, en toute personne. Liberté et égalité sont alors valorisées comme les attributs inaliénables de tout être humain. Bref, ce qui est respectable, c’est la personne humaine et sa liberté, non sa conviction particulière.
Un croyant est libre de croire en Dieu ; un athée, libre d’affirmer un humanisme sans dieu. Le croyant et l’incroyant sont également respectables comme êtres humains libres. Ils peuvent coexister. Mais à la condition que l’option de l’un ne s’impose pas à l’autre. L’athée peut donc critiquer la religion, et le croyant, l’athéisme. Dès lors le droit ne doit réprimer que le rejet d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de son origine, de sa couleur de peau, ou de sa conviction propre.
Or, la psychologie du fanatisme refuse toute distance entre la personne et sa conviction. Elle exige le respect des croyances et pas seulement celui des personnes croyantes. Comme si la croyance, inséparable de l’être, collait à sa peau. D’où le délit de blasphème, qui frappe toute critique d’une religion en prétendant qu’elle insulte les personnes croyantes comme telles. Cet amalgame est intenable. Généralisé, il impliquerait l’interdiction de toute critique d’une opinion ou d’une croyance, donc l’extinction de tout débat démocratique.
Les croyances peuvent être critiquées, tournées en dérision, caricaturées. Le respect dû aux personnes relève d’exigences universelles, valables pour tout être humain, sans considération de ce qui le différencie. Les Lumières ont promu des droits communs à tous, athées ou croyants. Cette égalité des droits manifeste l’égal respect des personnes, leur égale liberté. « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses » (DDHC, 26 Août 1789, article 10).
La loi commune, fondée sur le droit, ne peut évidemment dépendre d’aucune croyance particulière, car elle doit valoir pour tous. Pierre Bayle (*) : « Il n’y a de blasphème que pour celui qui vénère la réalité blasphémée. » On voit bien que la laïcité n’est nullement antireligieuse. Elle ne fait que souligner une évidence : la religion ne doit engager que ses adeptes, et eux seuls. Le délit de blasphème, survivance des privilèges juridiques de la religion, est inacceptable dans une république laïque.
C’est ce que rejette le fanatisme religieux en érigeant une croyance en norme absolue, et en voulant dicter la loi à partir de la foi. Jusqu’à noyer dans le sang le droit à la vie et la liberté d’expression. Hélas?!, le délit de blasphème existe dans près de la moitié des pays du monde. En légitimant la censure, il peut, comme on a vu, déboucher sur le crime.
Par leur violence meurtrière, les assassins de Charlie prétendaient « venger » leur prophète. De quelle violence ? De celle d’un dessin. Pourtant les deux violences n’ont aucune commune mesure.
Et le dessin n’aurait jamais existé si les crimes du fanatisme religieux ne l’avaient précédé. N’oublions pas la chronologie !
Et le dessin n’aurait jamais existé si les crimes du fanatisme religieux ne l’avaient précédé. N’oublions pas la chronologie !
Vengeance ? C’est le contraire de la justice ! Les fanatiques ont tué au nom d’une croyance particulière qui était pourtant libre de s’affirmer. On est consterné par certains commentaires odieux qui semblent leur accorder des circonstances atténuantes.
(*) Pierre Bayle (1647/1706), philosophe dont le Dictionnaire historique et critique, a fait l’objet d’une réédition en 2013 aux Presses du réel.
Par Henri Pena-Ruiz
Philosophe, maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, Henri Peña-Ruiz s’est particulièrement intéressé à la question de la laïcité.
http://www.lamontagne.fr/
