Pour le philosophe Abdennour Bidar, "le Conseil français du culte musulman, comme son nom l'indique, est un gardien du culte, de l'orthodoxie religieuse". "Or, poursuit-il, cela est un pur anachronisme !" L'auteur de la désormais célèbre "Lettre ouverte au monde musulman" propose donc de "remplacer" cette "institution de nature cultuelle" par une "institution de nature culturelle" qui pourrait prendre "le nom d'Institution laïque des musulmans de France", le sigle ILM signifiant en arabe le "savoir"...
Dalil Boubakeur (au centre), recteur de la Grande mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman - Michel Euler/AP/SIPA
Les musulmans de France ne sont pas un troupeau de fidèles qu'il faudrait faire garder par des bergers gardiens du culte. Certes, l'urgence est de former aux valeurs de la République tous les imams exerçant sur notre territoire, et de s'assurer que les prêches de la grande prière collective du vendredi ne contiennent rien de séditieux. Cet encadrement s'impose aussi pour les aumôniers musulmans dans les prisons - dont il faut augmenter significativement le nombre. Mais il s'agit également de trouver une autre instance représentative que le Conseil français du culte musulman (CFCM) parce que, comme son nom l'indique, il est un gardien du culte, de l'orthodoxie religieuse. Or, cela est un pur anachronisme ! Nous sommes en effet pour l'islam, comme pour les autres religions, au temps de l'individualisation du croire. Du côté de l'islam, celle-là s'exprime par la diversité entre musulmans, devenue considérable : loin des clichés essentialistes, pour lesquels « un musulman égale un musulman », il y a ceux qui croient et pratiquent, ceux qui croient sans pratiquer (ou bien ceux, nombreux, qui ne font que le jeûne du ramadan sans prier quotidiennement), ceux enfin qui n'ont plus de lien au religieux.
L'ère de l'individu
Le même processus d'individualisation s'exprime, hélas, pour le pire d'un fantasme djihadiste souvent contracté de façon solitaire sur Internet, ou comploté à quelques-uns dans un coin. Il s'exprime tout autant, de façon paradoxale, par l'effet de mode vestimentaire qui voit aujourd'hui tant de jeunes musulmanes arborer un voile plus ou moins intégral : c'est une manifestation étrangement typique de cet individualisme contemporain qui s'avance dans l'espace social en brandissant n'importe quelle lubie personnelle comme acte d'affirmation de soi, sans réflexion un tant soi peu approfondie sur le sens et les limites de la liberté religieuse, ni le moindre souci de compatibilité entre soi et autrui.
Enfin, l'ère de l'individu est aussi ouverte du côté de l'islam par tous ces musulmans qui tentent de s'engager dans ce que j'ai appelé un « self islam » : non pas un « islam à la carte », mais la responsabilité spirituelle de trouver par eux-mêmes, dans les rites, les dogmes, les vertus proposées par la tradition, ce qui leur convient personnellement par rapport à leurs propres aspirations intérieures - le « self » dans la grande tradition spirituelle de l'islam étant le soi distingué du moi, la personnalité spirituelle profonde distinguée de l'ego ordinaire.
Ce ne sont même pas les tares habituellement pointées du doigt du CFCM que je soulève ici contre lui : la médiocrité intellectuelle ou l'instrumentalisation de ses représentants par des pays étrangers dont ils sont originaires. Au-delà de ces limites réparables, ma critique porte sur l'idée même d'une institution de nature cultuelle - inappropriée - qu'il faudrait remplacer par une institution de nature culturelle. Ce serait plus laïc d'abord, et cette représentation prendrait le nom d'Institution laïque des musulmans de France (dont le sigle serait ILM, signifiant en arabe le « savoir »), pour manifester clairement qu'on peut être de culture et/ou de confession musulmane dans un Etat laïc. Parler ainsi « des musulmans » au pluriel serait plus conforme à leur diversité de fait. Mais celle-là est telle qu'on peut même s'interroger sur l'intérêt et la possibilité de vouloir lui donner une institution représentative si ouverte soit-elle.
Abdennour Bidar
Philosophe, auteur de Self islam, histoire d'un islam personnel (Seuil, 2006), L'Islam sans soumission : pour un existentialisme musulman (Albin Michel, 2008), et Histoire de l'humanisme en Occident (Armand Colin, 2014).
